Pour leur nouveau fanzine, les trois membres de La Malice nous dévoilent les coulisses de leur processus de création
Composé de Charlotte Costes Leulier, Bérangère Thominet et Charlotte André, le collectif La Malice réunit trois illustratrices de la même promotion de diplômé.es de l’ESAL d’Épinal. Entre expérimentation, humour, mystère, ou encore retour en enfance, leur univers ne manquera pas de vous intriguer.
Comment est née l’envie de continuer à créer ensemble après l’ESAL ?
— (Charlotte André) On trouvait ça hyper important d’essayer de garder du fun et d’avoir toujours des moments de création et d’expérimentation même après l’école. C’est facile d’être dans une spirale de galère, où on a plus le temps pour se concentrer sur des projets expérimentaux. Alors on a commencé à se dire qu’il faudrait qu’on se motive mutuellement pour faire des choses qui nous plaisent.
— (Bérangère Thominet) C’est venu assez naturellement comme on a décidé d’habiter ensemble après l’école, on y a même pas vraiment réfléchi et on s’est dit qu’on allait faire un collectif.
— (Charlotte Costes Leulier) On a commencé à faire des marchés ensemble, au début il n’y avait pas de nom de collectif. Progressivement, on s’est dit qu’au-delà de faire des marchés avec chacune nos projets, on allait se lancer toutes les trois : au début c’était un calendrier, maintenant un fanzine et une expo.
— (Charlotte André) Je trouve aussi qu’on s’influence. Il y a des éléments des univers de chacune qui viennent habiter dans l’univers des autres, et c’est très chouette de voir ça. C’est un peu à chaque fois un hommage.
Est-ce que vous pouvez revenir sur le choix du titre Presque rien ?
— (Charlotte André) On avait parlé de faire un fanzine et on cherchait quelque chose qui nous permette vraiment d’être en terrain d’expérimentation, et que ce soit sous la forme d’une édition : ce qui a donné Presque.
— (Bérangère Thominet) On a fait le fanzine toutes les trois, mais l’idée c’est aussi d’inviter du monde à participer après.
— (Charlotte Costes Leulier) Oui, ça serait cool d’avoir au moins un ou une invité(e) à chaque fois.
Au début du fanzine, il y a une citation sur le « presque rien ». On sent à la lecture que ça a constitué un fil rouge pour la création de votre revue. Est-ce que c’est possible de revenir sur la manière dont elle vous a aiguillé dans votre travail ?
— (Charlotte André) Est-ce que vous voulez qu’on la lise ? Allez : « Le presque rien dans le monde de l’art ce n’est pas ce qui n’est pas. Au contraire, c’est ce qui est discrètement, et qui fait toute l’importance de l’œuvre ».
C’est de Vladimir Jankélévitch dans Le je-ne-sais-quoi et le presque rien, de 1986. Quand on a commencé à travailler sur le terme de « presque rien », je me suis rappelée qu’il y avait un philosophe qui avait parlé de ce terme-là spécifiquement pour l’histoire de l’art. J’ai fait des recherches et cette citation-là nous avait plu. C’était intéressant de partir du postulat qu’un petit je-ne-sais-quoi dans une œuvre fait qu’e c’est qu’elle devient sublime ou belle.
À côté des images, il y a aussi du texte. Ce rapport entre le texte et l’image, vous l’aviez pensé et travaillé comme un fil rouge ou c’est venu naturellement ?
— (Charlotte Costes Leulier) Ça dépend des projets, sur ce fanzine-là on a décidé de ne pas mélanger les dessins au texte. Je pense qu’on a traité le texte toutes les trois d’une manière un peu différente. Moi, j’ai commencé par travailler sur l’image de l’équilibriste, puis par faire de l’écriture automatique autour.
— (Bérangère Thominet) Moi, au départ j’étais partie sur un tout autre sujet. C’était aussi un texte poétique comme Charlotte (Costes Leulier) sur lequel j’avais envie de mettre des images, mais finalement je me suis souvenue que j’avais ces listes de course que je ramasse dans la rue depuis l’ESAL. Je m’étais toujours dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose, et là ça marchait bien avec le thème du « presque rien ». Pour les autres personnes ils n’ont pas forcément d’importance, mais moi au final je trouve que ça les met en valeur.
— (Charlotte André) Moi je pense que, comme les filles, ça fait aussi vraiment partie de ma pratique le fait d’écrire. Je ne sais plus vraiment si je suis partie du texte ou si j’ai d’abord fait les illustrations … Je crois que souvent je commence par écrire le titre, ça me permet de définir une sorte d’univers graphique dans lequel j’ai envie d’évoluer. Visiblement, je crois que cette fois-ci c’était la Mésopotamie (rire). J’ai fait les illustrations en voulant faire des images un peu énigmatiques, dans l’idée de l’échange entre quelque chose ou quelqu’un, toujours dans cette esthétique de fresques mésopotamiennes ou étrusques. Après, j’ai écrit le texte, qui est plus moderne, de telle sorte que l’on ne sait pas trop dans quelle époque ça se situe.
On a beaucoup aimé l’encart placé au milieu du fanzine sur les listes de course abandonnées, comment est venue l’idée de donner une place éditoriale centrale à des éléments qui peuvent être oubliés ou jugés insignifiants au quotidien ?
— (Bérangère Thominet) Tous les matins pour aller en prépa je faisais le chemin depuis la gare, et il y avait toujours des listes de courses par terre. Un jour, j’ai décidé de les ramasser. J’ai toujours bien aimé ramasser des trucs random qui trainaient dans la rue. J’ai commencé à les mettre dans un classeur pour faire une petite collection. Par contre, je garde seulement les mots écrits à la main, je ne ramasse pas les mots écrits à l’ordinateur. Dans cette revue, on ne voit que les listes de course, mais j’ai aussi tout type de mots, même si la liste de course est ce qui revient le plus.
— (Charlotte Costes Leulier) Il y a cette idée de la trace. C’est comme dans le cunéiforme, c’est un peu comme un vestige. Un vestige de quelqu’un qui est passé au même endroit que toi sur ce trottoir.
— (Bérangère Thominet) Tu peux aussi t’imaginer des choses. Juste en voyant la liste de course de quelqu’un, tu t’inventes la personne que ça pourrait être.
Et qu’en est-il du prochain numéro ? Une exclu à son sujet ?
— (Charlotte Costes Leulier) Pour le prochain numéro, normalement on a une invitée de marque : Nadège Baumann. C’est une très bonne amie qui est aussi illustratrice, céramiste, artiste-plasticienne, et qui fait pas mal de papier découpé. Elle est basée à Strasbourg et a fait la même école que nous. On a trop hâte de s’y mettre. Avant même d’avoir fait le premier numéro on s’était dit qu’elle pourrait venir avec nous, c’est un peu notre quatrième coloc. On s’y mettra à la rentrée prochaine ! Après l’été.
Au départ, vous parliez d’un travail plus collectif avec l’idée d’inviter des gens : le Presque est alors un questionnement collectif ?
— (Charlotte Costes Leulier) À chaque fanzine on va le réinventer et l’aborder d’une autre manière. Le groupe de mots sera vraiment différent et va donner une thématique complètement autre. Ce que je trouve bien, c’est que ce qu’on a fait là-dedans n’est pas forcément voué à bouger. Je ne sais pas si on va continuer les histoires qu’on a commencé là-dedans…
— (Bérangère Thominet) Moi je vais continuer à ramasser les papiers … (rire collectif)
— (Charlotte Costes Leulier) En plus, en ayant des invité.es, on compte aussi rechercher les thèmes avec les personnes présentes. Avoir un temps de recherche collectif. Ce thème va être réinterrogé à chaque fois.
— (Charlotte André) C’est large le presque, il n’y a pas de fin ! Mais pour le prochain on va un peu plus cibler, on ne partira pas sur le Presque rien ou lePresque tout.
— (Bérangère Thominet) Presque un chien ? Pour Central Vapeur.
Enfin, on aimerait terminer sur une question fun : c’est quoi votre « presque rien » préféré du quotidien ?
— (Bérangère Thominet) C’est les listes de course ! (rire collectif)
— (Charlotte André) C’est obsessionnel !
— (Charlotte Costes Leulier) Ok, alors moi c’est un truc un peu mimi : la coloc. J’aime bien être dans ma chambre et entendre les filles rire ou parler en fond. C’est hyper réconfortant, de juste savoir qu’elles sont là.
— (Bérangère Thominet) Mais nous on rigole jamais …
— (Charlotte Costes Leulier) Nan, c’est vrai qu’on est pas fun (rire). Sinon, c’est des trucs un peu naïf qui me viennent, comme la lumière du soleil.
— (Bérangère Thominet) Le vent quand je fais du vélo !
— (Charlotte André) Oh, c’est vrai ! Le vélo à Strasbourg, c’est super !
— (Charlotte Costes Leulier) Les pâtes au pesto !
— (Charlotte André) Moi j’aime bien aussi mon chat, qui est à la coloc depuis quelque temps, et qui nous fait beaucoup rire toutes les trois. Elle est très peureuse et de temps en temps elle fait comme ça (imite un chat qui se cache derrière une porte). Elle est trop drôle, c’est l’espion de la coloc.
— (Charlotte Costes Leulier) On voit juste ses petites oreilles qui dépassent, avec un petit ronron qui vient d’en-dessous du lit.
— (Charlotte André) C’est le petit élément de surprise.
— (Bérangère Thominet) C’est vrai qu’elle fait vraiment Presque rien, dans la coloc ! (rire collectif)
— (Charlotte André) Elle fait pas le ménage ! Elle paye pas le loyer !
— (Charlotte Costes Leulier) Elle miaule même pas !
